Yvan Lamonde, un historien géant

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Date: 13 avril 2016
Auteur: Daniel Nadeau

Il y a parfois des livres spécialisés destinés à des publics savants qui mériteraient un plus grand auditoire. Devant de tel monument, on rêve parfois à la nostalgie d’une époque où les livres étaient publiés en feuilleton dans les journaux comme au 19e siècle. C’est le sentiment que procure la lecture du second tome d’Yvan Lamonde sur la modernité au Québec. Lamonde a publié tout récemment chez Fides : La modernité au Québec 2 : la victoire différée du présent sur le passé (1939-1965). Un livre de 450 pages qui fait le portrait du Québec des années 1950 et où le lecteur peut trouver plusieurs pistes d’explications pour comprendre le Québec d’aujourd’hui.Yvan Lamonde historien

La thèse centrale de ce livre emprunte le sentier de la remise en question de la sacro-sainte Révolution tranquille, là où pour certains, l’histoire du Québec commence. Lamonde n’en est pas à ses premières armes pour déboulonner ce mythe, mais avec ce livre il donne de solides arguments documentés à celles et à ceux qui défendent cette thèse.

Dans un récit écrit dans une langue claire et directe, l’historien Yvan Lamonde prend à témoin l’histoire intellectuelle du Québec pour nous faire voir un Québec différent. Par exemple, la Seconde Guerre mondiale ne se réduit pas qu’à la crise de la conscription, mais elle fut aussi l’occasion d’un développement industriel accéléré et du développement du syndicalisme. Il nous fait vivre aussi les tensions entre les pétainistes d’ici et leurs contradicteurs. On sent partout dans ce livre l’omnipuissance de l’Église comme institution et son emprise étouffante sur la société québécoise. Des gens comme le père Georges-Henri Lévesque, Mgr Charbonneau et le journaliste Jean-Charles Harvey en ont payé le prix fort pour ne pas avoir respecté les diktats de l’Église et de ses évêques.

On peut aussi sentir dans ce livre nos rapports changés avec la France et les États-Unis tout en voyant la fin d’un certain nationalisme, celui du chanoine Lionel Groulx au profit d’un nouveau le néonationalisme de René Lévesque. Cela ne s’est pas vécu sans heurts. Le néonationalisme inspiré par l’école de Montréal, les historiens Michel Brunet, Guy Frégault et Maurice Séguin, a fait face à de jeunes emportés autour de la revue Parti pris qui voulait une indépendance socialiste pour le Québec. Les porte-parole Andrée Ferreti et Pierre Bourgault étaient ceux qui portaient sur la scène politique ce nationalisme de gauche revendicateur. On connaît la suite de l’histoire ce sont les néonationalistes qui ont gagné la partie et le Parti Québécois a incarné cette vision de l’avenir du Québec.

C’est durant cette période de l’histoire du Québec aussi que l’on peut voir s’installer les assises de nos débats actuels entre communautarisme et universalisme. Les querelles entre Pierre Elliott Trudeau et les autres intellectuels sur le nationalisme en sont un fort bon indicateur. Dans l’article La nouvelle trahison des clercs, Pierre Elliott Trudeau pourfend le nationalisme. C’est le romancier et intellectuel Hubert Aquin qui lui répondra dans un article intitulé La fatigue culturelle des Canadiens français. Fernand Dumont, cet autre géant de la pensée québécoise, se mesurera aussi à Trudeau et son ami Gérard Pelletier dans des articles publiés dans la revue Cité libre.

Les années 1950 apparaissent comme une époque charnière de l’histoire du Québec. Au-delà du mythe de la Révolution tranquille qui aurait commencé le 22 juin 1960 avec l’élection du gouvernement libéral de Jean Lesage, on peut bien pressentir la suite des choses dans le livre d’Yvan Lamonde. Les années 1950 auront été, et je cite l’éditeur sur la quatrième couverture du livre, le paratexte : « La mise en valeur de la liberté ainsi que la dénonciation de la peur, du silence et de l’instrumentalisation de la politique et de la religion par les résistants de cette décennie ».

La beauté du livre d’Yvan Lamonde c’est qu’il nous révèle que le Québec des années 1950 vit encore en nous aujourd’hui et que nous n’avons pas encore réglé nos comptes avec ce passé qui souvent nous fait honte par rapport à cette Église omniprésente et à ce favoritisme politique éhonté du gouvernement de Duplessis. Un livre à lire absolument…

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