La loi 62 et l’opinion publique

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Date: 26 octobre 2017
Auteur: Daniel Nadeau

Il me faut revenir sur cette Loi, adoptée par le gouvernement libéral de Philippe Couillard qui vient interdire, selon des conditions complexes et au cas par cas, le visage couvert pour recevoir ou donner des services publics tant ceux offerts par le gouvernement du Québec que ceux offerts par les municipalités. Cette Loi prévoit aussi des balises pour les accommodements raisonnables de nature religieuse. Beaucoup de mots et de débats pour accoucher de pas grand-chose finalement. Un exemple parfait de la montagne qui accouche d’une souris.

Si la population du Québec et l’opinion publique sont favorables à la neutralité religieuse, il faut plutôt comprendre que ce n’est pas à cela qu’elle est vraiment favorable. Elle est pour l’effacement des signes religieux liés à la religion musulmane, mais pas à ceux de la religion catholique. Au fond, le Québec est catho-laïc et non pas laïc.

En 2010, alors que faisait rage le débat sur la Charte des valeurs présentée par le gouvernement de Pauline Marois, l’historienne Micheline Dumont dans un texte d’opinion publié dans le journal Le Devoir le 22 février 2010 dénonçait avec à-propos cette hypocrisie toute québécoise au sujet de l’identité et la neutralité religieuse. Son texte s’intitulait Le foulard et l’égalité, en voici un extrait significatif :

« Depuis quelque temps, dans le tourbillon causé par la querelle sur l’identité québécoise et la prétendue nécessité d’une charte de la laïcité, on ne compte plus les ténors des deux sexes qui viennent proclamer, la main sur le cœur, que “l’égalité entre les hommes et les femmes, ce n’est pas négociable au Québec” et que “cette égalité constitue une valeur fondamentale de la société québécoise.” Je crois que les femmes des 350 dernières années ne s’en sont pas aperçues.

Plus loin, dans ce texte, Micheline Dumont appelait aux vraies affaires en ce qui concerne l’égalité entre les hommes et les femmes en écrivant : « L’égalité entre les hommes et les femmes n’est pas menacée par le foulard de quelques milliers de femmes. Elle est menacée par le système économique, par la tradition politique, par les aménagements privés entre les hommes et les femmes (domestiques, sexuels, émotifs), par l’industrie médiatique et cosmétique, par l’importance économique de la guerre et de l’empire des armements. Sur le front de l’égalité, il serait temps de passer aux choses sérieuses. »

Il est temps de cesser d’instrumentaliser les femmes pour justifier une forme d’islamophobie et supprimer des droits et libertés de citoyennes et de citoyens au nom de grands principes démocratiques qui ne sont pas incarnés dans la réalité quotidienne des gens.

Si les propos de celles et ceux qui veulent faire disparaître le niqab et le tchador de l’espace public étaient vraiment au nom du droit des femmes à l’égalité, comment expliquent-ils alors qu’ils soutiennent le maintien du crucifix au-dessus du siège du président de l’Assemblée nationale du Québec? Ce crucifix est le symbole le plus achevé d’un conservatisme religieux de l’époque duplessiste où il faut le rappeler on interdisait le droit de vote aux femmes, que celles-ci n’avaient aucun droit reconnu dans le Code civil et où on voyait leur rôle au foyer à s’occuper de leurs enfants et de leurs maris. C’est cela, entre autres, que symbolise ce crucifix.

Pour celles et ceux qui s’intéressent à cette question, je vous invite à lire l’excellent article de Denyse Baillargeon intitulé « Réflexions féministes autour du conservatisme au Québec » paru dans un livre publié en 2016 chez M éditeur sous la direction de Francis Dupuis-Déri et Marc-André Éthier, La guerre culturelle des conservateurs québécois. Madame Baillargeon, une autre historienne partage l’opinion de madame Micheline Dumont sur l’instrumentalisation de l’égalité du droit à l’égalité des femmes par un nationalisme conservateur et quasi xénophobe : « Dans cette perspective, on peut affirmer qu’en réalité, le cri du cœur lancé par les témoins qui ont comparu devant la Commission Bouchard-Taylor au sujet de l’égalité des hommes et des femmes apparaît plutôt comme la manifestation d’un réflexe identitaire : devant la crainte de voir la nation être submergée par l’“Autre”, l’égalité des hommes et des femmes est commodément apparue comme une marque distinction à revendiquer. Mais il s’agit d’une revendication qui s’alimente à une nouvelle version d’un nationalisme conservateur qui cherche, aujourd’hui comme hier, à maintenir intactes les caractéristiques de la nation tel qu’il se les imagine ». (Denyse Baillargeon, « Réflexions féministes autour du conservatisme du Québec » dans Francis Dupuis-Déri et Marc-André Éthier, La guerre culturelle des conservateurs québécois, Gatineau, M Éditeur, 2016, p.99 — article p. 75-99).

On comprendra que l’opinion publique même si elle semble conquise par le conservatisme ambiant n’en est pas moins en contradiction avec elle-même…

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