La mémoire courte de l’opinion

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Date: 9 novembre 2017
Auteur: Daniel Nadeau

Nous vivons dans un monde d’images et de perceptions. Tout va très rapidement. Les manchettes de l’actualité se succèdent à un rythme effréné. Ce qui était important hier n’est plus une préoccupation aujourd’hui. Et c’est bien là le drame. Nous vivons à une époque où les apparences triomphent de la substance. Nous vivons un spectacle permanent de nos vies. L’écrivain nobélisé Mario Vargas Llosa l’a bien décrite cette situation dans son livre La Civilisation du spectacle publié chez Gallimard en 2015 :

« Le progrès de la technologie des communications a effacé les frontières et installé le “village global”, où nous sommes tous, enfin, contemporains de l’actualité et interconnectés. Nous devons nous en féliciter, bien entendu. Les possibilités de l’information, savoir ce qui se passe, vivre en images, être au milieu de l’événement, grâce à la révolution audiovisuelle, voilà qui va plus loin que n’avaient pu le soupçonner les grands anticipateurs du futur, un Jules Verne ou un H. G. Wells. Et pourtant, pour informés que nous soyons, nous sommes plus déconnectés et distanciés qu’avant de ce qui se passe dans le monde. Pas “distanciés” comme le voulait Bertolt Brecht : afin d’éduquer le spectateur et lui faire prendre conscience, moralement et politiquement, en sachant différencier ce qu’il voit sur scène et de ce qui se passe dans la rue. Non. La fantastique acuité et versatilité de l’information qui nous arrive aujourd’hui des scènes de l’action sur les cinq continents a réussi à transformer le téléspectateur en pur spectateur et le monde en vaste théâtre, ou mieux en film, en “reality show” formidablement amusants, où parfois les Martiens nous envahissent en même temps qu’on nous révèle l’intimité piquante des personnes et, parfois, les tombes collectives des Bosniaques sacrifiés de Srebrenica, les mutilés de la guerre d’Afghanistan, tandis que les missiles pleuvent sur Bagdad, peuplant l’écran de squelettes ou des yeux de petits Rwandais agonisants. L’information audiovisuelle, fugace, passante, tapageuse, superficielle, nous fait voir l’histoire comme fiction, en nous distanciant d’elle par l’occultation des causes, des engrenages, des contextes et du développement de ces événements qu’elle nous présente de façon si vivante. C’est une façon de nous faire sentir aussi impuissants à changer ce qui défile sous nos yeux que lorsque nous regardons un film. Elle nous condamne à cette réceptivité passive, atonie morale autant qu’anomie psychologique, où nous plongent les fictions ou les programmes de consommation massive dont le seul but est de nous divertir. »

Le problème que pose cette condition de spectateur est qu’idéaliser le présent, changer en fiction l’histoire réelle, voilà qui démobilise le citoyen. Si en plus les valeurs auxquelles il croit, les valeurs libérales, sont lâchement trahies par ses élites, le peuple se fâche! Il n’a plus que du ressentiment et il cesse de cultiver la révolte pour reprendre l’idée d’Albert Camus. La société démocratique devient impuissante. Nous devenons un monde sans citoyen. Nous sommes alors spectateurs de notre vie démocratique. Le genre de situations dont raffolent toutes les dictatures. La condition essentielle au triomphe de l’âge des démagogues.

Cette réalité nous rappelle cruellement notre condition d’asservissement. Devant cet état de fait, on peut choisir de se taire ou de parler librement. Parfois, s’exprimer n’est pas sans conséquence. Mais en dernière analyse, il faut choisir la liberté d’expression plutôt que son confort. C’est ainsi que l’on peut faire advenir un monde plus humain. C’est ce que je m’efforce de faire chaque jour en vous livrant mes réflexions sur ce blogue et sur les réseaux sociaux. Ce qui n’empêche que parfois on peut reconnaître que nos opinions et nos intérêts ne sont pas au diapason et on doit en payer le prix et en vivre les conséquences. J’en suis!

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