Le poids des mots dans l’espace public et le politiquement correct…

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Date: 1 décembre 2017
Auteur: Daniel Nadeau

Nous vivons une drôle d’époque. Un moment de notre histoire où l’on attache une importance démesurée aux mots que nous employons. Dans l’actualité récente, on retrouve un débat sur le possible changement de nom du club de football d’Edmonton, les Eskimos, de la ligue canadienne de football. On argue que le terme Eskimos est irrespectueux envers la communauté autochtone du Nord canadien. Plus près de nous, un parlementaire de l’Assemblée nationale du Québec, François Gendron du Parti Québécois, a dû offrir des excuses parce qu’il avait utilisé dans une conférence auprès de jeunes élèves du secondaire l’expression « travailler comme un nègre ». Expression utilisée à satiété au Québec à une époque pas si lointaine de nous. Convenons qu’aujourd’hui il n’est pas indiqué d’utiliser une telle expression, mais de là à en faire un débat national, il y a un pas à ne pas franchir. D’autant plus que monsieur Gendron s’est courageusement excusé auprès des jeunes, de l’école et dans les médias deux fois plutôt qu’une.

Néanmoins, c’est Québec Solidaire qui remporte la palme cette semaine de cette dérive du « parler politiquement correct » avec sa proposition d’abolir le mot patrimoine de l’espace public parce qu’il véhicule sémantiquement le patriarcat dans son sens le plus exact. Nous n’en finirons plus avec ces éruptions langagières de sitôt. La question que l’on peut légitimement se poser est d’où nous viens tout cela? Quelle mouche a piqué l’Occident pour nourrir une telle culpabilisation à outrance de notre héritage culturel et de nos relations avec le passé! Ce n’est pas étranger à certains courants d’historiens et de sociologues de gauche.

Lorsque j’étais étudiant au doctorat en histoire au début des années 2000, j’ai découvert au hasard de mes lectures et de mes séminaires de discussion avec mes collègues, les travaux originaux de l’historien allemand contemporanéiste, Reinhart Koselleck. « Né le 23 avril 1923 à Gorlïzt et mort le 3 février 2006 à Bad Oeynhausen, il est un historien allemand moderniste, généralement considéré comme l’un des plus importants du XXe siècle. Il occupait dans la discipline une position originale et ne peut être rattaché à aucune “école” historique, travaillant dans des champs aussi différents que l’épistémologie de l’histoire (Historik), l’histoire des concepts qu’il a contribué à constituer, la linguistique, les fondements anthropologiques de l’histoire et l’histoire sociale du droit et de l’administration. Ses travaux ont notamment porté sur la Prusse et l’Allemagne aux XVIIIe et XIXe siècles. Il est connu pour sa thèse Le Règne de la critique (1954), fortement influencée par la pensée de Carl Schmitt, sa participation à la grande entreprise des Geschichtliche Grundbegriffe (1971-1992), et son ouvrage Le futur passé (1979). »

C’est à ce dernier ouvrage que l’on doit les réflexions fondatrices du contenu idéologique des mots que l’on emploie dans le quotidien. Pour cet historien, le sens des mots employés s’inscrit dans des rapports sociaux et des rapports de domination. C’est pourquoi Québec Solidaire et ses émules veulent bannir le mot patrimoine de l’espace public, car il charrie le patriarcat qui est aujourd’hui dénoncé largement comme fondement à la société québécoise. Dans son ouvrage intitulé Le futur passé, Koselleck écrit : « Les analyses sémantiques présentées ici ne portent pas essentiellement sur l’histoire de la langue. Elles s’attachent à la structure linguistique des expériences temporelles, là où celles-ci sont ancrées dans la réalité passée. Ces analyses s’élargissent au champ social et linguistique, tout en essayant de passer de la sémantique des concepts à la dimension historique et anthropologique inhérente à tout acte de langage. »

Si la thèse de l’auteur est attrayante pour les historiens, c’est une tout autre affaire que d’en faire une sorte de parangon d’ingénierie sociale et linguistique servant de guide à la rééducation des citoyennes et citoyens du Québec. Je crois qu’en ces matières comme en bien d’autres, il y a un équilibre à trouver. Équilibre que semblent négliger les membres et représentants de Québec solidaire et toute la mouvance d’extrême gauche qui semble sévir ces temps-ci au Québec.

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