Le tribunal de l’opinion publique

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Date: 7 mai 2018
Auteur: Daniel Nadeau

C’est préoccupant de constater de nos jours l’emprise du tribunal de l’opinion publique sur nos institutions. Nous venons une fois de plus observer la chose quand un verdict de non-culpabilité est tombé dans l’affaire des accusés du Faubourg Contrecœur. Pourtant, l’un des plus petits poissons s’était déjà déclaré coupable et la Commission de la juge France Charbonneau avait documenté plus qu’il n’en faut ce cas et la culpabilité de Frank Zampino et ses complices ne faisait aucun doute pour l’opinion publique. Nous voilà devant le paradoxe de la limite du tribunal populaire qui juge promptement, mais sans les règles normalement en vigueur devant nos cours de justice.

Les partis d’opposition à l’Assemblée nationale du Québec ont réagi de diverses façons à la nouvelle. Alors qu’au Parti québécois, le chef Jean-François Lisée se disait déçu du verdict, Amir Khadir remettait en cause notre système de justice. Heureusement, le porte-parole de la Coalition Avenir Québec, Simon Jollin-Barette a réagi avec plus de mesures. Pourtant, cette formation politique qui compte dans des rangs l’ex-procureur en chef de la Commission Charbonneau, Me Sonia Lebel, aurait eu plus de raisons d’être en désaccord avec le jugement. La question qui se pose c’est : comment nos législateurs peuvent-ils être déçus du résultat du processus de nos tribunaux, l’un des piliers de notre démocratie? N’ont-ils pas confiance en notre système de justice?

Il est troublant de voir ce dernier weekend Me Annick Murphy se sentir obligé de prendre la plume et de publier dans nos quotidiens une mise au point concernant le travail de la Direction de la poursuite criminelle et pénale afin de justifier le travail de ses procureurs. Encore plus troublant est l’extrait du jugement du juge Poulain où il affirme que : « Un verdict en matière criminelle doit reposer sur des faits tangibles et concrets plutôt que sur des possibilités, des probabilités ou des impressions. » Ce qui nous ramène à la case départ.

Nous savons que faire la preuve hors de tout doute raisonnable de la culpabilité d’individus dans des causes de fraude et de corruption n’est jamais une tâche aisée pour les procureurs de la couronne s’ils ne disposent pas de preuves tangibles comme de l’écoute électronique ou le témoignage d’un témoin « vire-capot » qui accepte de dénoncer ses complices d’hier. Nous devons aussi être alertés par le fait que le contexte de la mise à jour de la corruption dans nos institutions était fortement marqué par un contexte politique particulier. Comment ne pas être certain que les enquêtes journalistiques, par définition moins rigoureuses qu’une enquête criminelle et un procès, n’ont pas contaminé les enquêtes policières au point où trouver des coupables était une nécessité dictée par l’actualité du moment? Loin de nous l’idée d’accuser les corps policiers d’avoir tourné les coins ronds dans leur enquête, mais il faut jouer la politique de l’autruche pour ne pas reconnaître que la pression de l’opinion publique était forte pour trouver des coupables.

Ce qu’il faut retenir de ce procès où des coupables présumés, condamnés par le tribunal de l’opinion publique, déclarés finalement innocents, c’est que nous avons tout intérêt à laisser nos tribunaux travailler en toute indépendance et peut-être faire preuve d’une plus grande prudence dans les reportages journalistiques où la déclaration de la culpabilité d’individus est grandement facilitée par un tribunal de l’opinion publique assoiffé de sang…

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