La liberté d’expression et la censure

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Date: 22 août 2018
Auteur: Daniel Nadeau

La nouvelle de l’été est sans contredit toute la controverse autour du spectacle SLĀV et Kanata du metteur en scène Robert Lepage. Il s’est fait et écrit beaucoup de choses sur ce sujet. Les positions des intervenants sont tranchées et elles ont opposé deux camps principalement, soit les défenseurs d’une meilleure représentation des communautés noires et autochtones et d’une vision du monde où l’on doit faire une place privilégiée aux minorités asservies de l’histoire, dans ce cas-ci la minorité noire et les peuples autochtones. Ces gens se sont aussi servis du concept de l’appropriation culturelle pour appuyer leur argumentaire.

De l’autre côté, le camp opposant, nous avons retrouvé les défenseurs de la liberté de création et de la liberté d’expression. Le concept d’appropriation culturelle a été désavoué en utilisant l’étendard d’une vision d’un Canada multiculturel et sans origines nationales. Le nationalisme étant vu comme l’un des piliers de l’asservissement des minorités. Ce débat a donné lieu à de nombreuses outrances de part et d’autre et nous sommes d’avis que le débat demeure à faire. D’autant plus que la situation des esclaves au Québec et au Canada est loin d’être identique à celle des peuples autochtones. Je ne veux pas relancer ce débat aujourd’hui. Néanmoins, j’ai visionné un remake du film culte de François Truffault, Fahrenheit 451 dans une nouvelle mise en scène de Ramin Bahrani.

Cette nouvelle version de ce film diffusé en 2017 s’est vue accorder deux nominations, dont une au Festival de Cannes en France le printemps dernier. Le film est disponible sur le canal Illico au Québec.

Mettant en vedette Michael Shannon, Michael B. Jordan et Sofia Boutella, ce film raconte l’histoire d’une société dystopique américaine dans un futur non précisé. « La société déshumanisée décrite par Fahrenheit 451 montre que de nombreuses valeurs humaines ont disparu : l’amour, puisque Montag et sa femme ne se rappellent plus leur première rencontre; l’intelligence, les gens se contentant de l’opinion officielle et les “gardiens de la vérité” eux-mêmes, comme Beatty, ne comprenant pas ce qu’ils disent, puisque d’après eux la culture et le dialogue se résument à un échange de citations; la communication, chacun faisant preuve d’un égoïsme forcené. Les gens sont redevenus des enfants, ils vivent dans l’immanence et l’indifférence et veulent uniquement agir : “Les gens ne parlent de rien.” Enfin, cette société est probablement redevenue primitive, puisqu’elle pratique le culte de la violence, au nom du bonheur ».

Qui plus est, cette société a vu l’émergence d’une culture de masse insipide et la mise au silence de ses intellectuels. « L’œuvre serait une condamnation du maccarthysme. Elle présente de nombreux points communs avec la situation aux États-Unis en 1952; en effet, dans l’œuvre, les intellectuels sont éliminés sur dénonciation de leurs voisins dans le but d’assurer la sécurité nationale (une seule parole, donc pas de naissance de mouvements de contestation) et le “bonheur commun”. » Elle n’est pas sans rappeler notre époque trumpienne où la vérité est peuplée de faits alternatifs.

Ce qui m’a le plus troublé dans ce film c’est les dialogues échangés par les protagonistes qui expliquent que la liberté d’expression s’est lentement érodée, cela a commencé, disent les acteurs, par la répudiation d’Ernest Hemingway pour son sexisme à l’endroit des femmes, par la mise au ban de philosophes pour leurs idées creuses flirtant avec des idées favorisant la discrimination ou privilégiant les élites et peu à peu la liberté d’expression s’en est allée.

Cela a été possible par : « les méfaits de l’émergence d’une culture de masse. Comme le décrit le pompier Beatty, l’émergence d’une telle société n’a été rendue possible que par l’émergence d’une culture de masse, facilitée par la déliquescence du système scolaire : le cinéma et la radio, les magazines, les livres sont nivelés par le bas en une vaste soupe. » Les gens se sont désintéressés de la culture et ont préféré faire du sport ou regarder la télé.

L’absence de mobilisation des intellectuels. La situation a aussi été rendue possible par le fait que les intellectuels comme Faber ne se soient pas mobilisés : « J’ai vu où on allait, il y a longtemps de ça. Je n’ai rien dit. Je suis un de ces innocents qui auraient pu élever la voix quand personne ne voulait écouter “les coupables.” Ce message peut être considéré comme un appel à la communauté des intellectuels pour qu’ils se mobilisent contre l’analphabétisation de la société. »

Ce qu’il faut retenir c’est que la liberté d’expression est un bien fragile dans une société démocratique comme la nôtre et qu’il faut faire de beaucoup de prudence avant de vouloir censurer des œuvres comme celle de Lepage. Celles et ceux qui doutent n’ont qu’à visionner ce grand film et ils en ressortiront bouleversés tout comme moi…

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