Refuser à l’opinion publique le droit de banaliser la violence. Réfléchir et expliquer

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Date: 30 octobre 2018
Auteur: Daniel Nadeau

Des tous les peuples de la terre, le peuple juif fut de loin le plus persécuté. Être juif a souvent été un objet d’opprobre social dans toutes les sociétés, même chez nous au Québec. Reconnaître cela n’est pas donné un blanc-seing à toutes les politiques de l’État d’Israël contemporain. L’État d’Israël comme tous les États dans le monde est sujet à être critiqué et à voir ses politiques discutées dans l’espace public. C’est cela la liberté d’expression et la démocratie.

Néanmoins, il faut dénoncer de toutes nos forces l’attentat survenu samedi dernier dans une synagogue de Pittsburgh en Pennsylvanie. Cela est insoutenable et s’ajoute au lourd bilan de violence et de haine que nous retrouvons aujourd’hui dans l’une des plus grandes démocraties libérales du monde. Dénoncer ne suffit pas. Il faut réfléchir, expliquer et débattre de la question de la violence dans les démocraties, de la haine et du sectarisme. Tentative de jeter quelques balises à cette réflexion urgente et nécessaire. Ma bouteille d’eau à la mer…

Un monde sans avenir et sans repères

La première chose que nous devons prendre en compte dans notre analyse est que notre monde est privé de repères et d’avenir. La fin des religions et des grands systèmes de pensée, que des gens comme Francis Fukuyama ont décrits comme la fin de l’histoire, joue un rôle important dans la fuite en avant dans les biens de consommation et une société de l’avoir. Dans ces conditions, pas étonnant que ceux qui n’ont rien et qui n’ont pas d’espoir d’obtenir quelque chose puissent se transformer, au moyen de faux-fuyant de solutions simplistes, en soldats de la terreur et en assassins de nos libertés et de nos modes de vie.

Ce n’est pas une situation si nouvelle. Déjà en 1948, Albert Camus pouvait écrire : « Ce qui frappe le plus, en effet, dans le monde où nous vivons, c’est d’abord, et en général que la plupart des hommes sont privés d’avenir. Il n’y a pas de vie valable sans projection sur l’avenir, sans promesse de mûrissement et de progrès. Vivre contre un mur, c’est une vie de chien. »

L’absence de dialogue préfigure l’absence d’humanité

Une seconde chose m’apparaît fondamentale dans notre compréhension des événements comme celui de Pittsburgh, c’est que l’absence de dialogue et d’écoute entraîne fatalement l’absence d’humanité. Cela explique que nous sommes devant des phénomènes nouveaux où les terroristes n’ont plus d’humanité. Camus avait bien traduit la situation au lendemain des atrocités nazies en Europe en 1948 : « Quelque chose en nous a été détruit par le spectacle des années que nous venons de passer. Et ce quelque chose est cette éternelle confiance de l’homme, qui lui a toujours fait croire que l’on pouvait tirer d’un autre homme des réactions humaines en lui parlant le langage de l’humanité. Nous avons vu mentir, avilir, tuer, déporter, torturer, et à chaque fois il n’était pas possible de persuader ceux qui le faisaient de ne pas le faire, parce qu’ils étaient sûrs d’eux et parce qu’on ne persuade pas une abstraction, c’est-à-dire le représentant d’une idéologie. Le long dialogue des hommes vient de s’arrêter. »

Aujourd’hui, la terreur, le terrorisme aveugle et sanglant se construisent sur l’absence de dialogues entre les hommes de bonne volonté. Nous sommes impuissants à retrouver un semblant d’humanité chez les tueurs barbares et sanguinaires s’inspirant faussement de l’Islam et de ses enseignements.

Nous vivons dans la terreur

C’est pourquoi nous vivons aujourd’hui dans un siècle de la terreur. Nous vivons dans la terreur parce que nous sommes incapables de dialoguer entre humains et que nous avons perdu notre humanité. Encore une fois, permettez-moi de vous citer Albert Camus qui nous explique bien le phénomène à plus d’un demi-siècle de distance : « Nous vivons dans la terreur parce que la persuasion n’est plus possible, parce que l’homme a été livré tout entier à l’histoire et qu’il ne peut plus se tourner vers cette part de lui-même, aussi vraie que la part historique, et qu’il retrouve devant la beauté du monde et des visages; parce que nous vivons dans un monde de l’abstraction, celui des bureaux et des machines, des idées absolues et du messianisme sans nuances. Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et dans l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde. »

La civilisation du spectacle amplifie le problème

Pour sortir de la terreur, il faudrait réfléchir ensemble, reprendre les dialogues, renouer avec notre humanité, mais cela est difficile de nos jours parce que nous sommes une société tournée vers le spectacle. Un autre écrivain nobélisé, Mario Vargas Llosa, l’a bien décrit : « L’information audiovisuelle, fugace, passante, tapageuse, superficielle nous fait voir l’histoire comme fiction, en nous distanciant d’elle par l’occultation des causes, des engrenages, des contextes et du développement de ces événements qu’elle nous présente de façon si vivante. C’est une façon de nous faire sentir aussi impuissants à changer ce qui défile sous nos yeux que lorsque nous regardons un film. Elle nous condamne à cette réceptivité passive, atonie morale autant qu’anomie psychologique, où nous plongent les fictions ou les programmes de consommation massive dont le seul but est de nous divertir. » (Mario Vargas Llosa, La civilisation du spectacle, Paris, Gallimard, 2015, p. 222.)

Nous sommes réduits à être des spectateurs de nos propres vies. Le problème que pose cette condition c’est qu’elle idéalise le présent. Changer la vie réelle en fiction n’est pas sans conséquence sur la capacité de mobilisation citoyenne. Sans mobilisation citoyenne, pas de dialogues. Sans dialogue, pas d’humanités. Sans humanité, la terreur. Une terreur par laquelle nous devenons collectivement impuissants parce que démobilisés. Un monde sans citoyens mobilisés devenus spectateurs est un terreau propice aux dictatures. Un monde qui rend possible que des illuminés tuent des innocents un samedi matin dans une synagogue à Pittsburgh, Pennsylvanie, États-Unis d’Amérique… Pittsburgh, Pennsylvanie devenue le repaire de la terreur…

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