La littérature sans identité et l’opinion publique

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Date: 27 février 2019
Auteur: Daniel Nadeau

Je ne sais pas si comme moi vous avez pu lire les romans d’Elena Ferrante, mais nous avons affaire avec elle à de la grande littérature. Son opus de quatre volumes intitulés L’amie prodigieuse est vraiment quelque chose à lire. On y apprend dans cette œuvre beaucoup sur la nature humaine, sur l’histoire de l’Italie et sur l’amitié. Pour celles et ceux qui ne sont pas des lecteurs de romans, vous pouvez avoir une bonne idée de cette histoire en visionnant la série chez Illico intitulé L’amie prodigieuse. Bien sûr, une série télévisée ce n’est pas l’œuvre, mais cela donne une bonne idée du talent de l’autrice qui se cache dans l’anonymat, un peu comme notre Rejean Ducharme.

En cette époque de recherche de la célébrité à tout prix, ce n’est pas banal e autrice qui refuse de se faire connaître surtout quand cette autrice remporte un immense succès. Le plus passionnant de cette histoire c’est que malgré les vaines tentatives de plusieurs pour débusquer la véritable identité d’Elena Freeante, jusqu’à ce jour nous ne savons pas qui se cache derrière cette identité.

Certes, il y a des pistes sérieuses. En octobre 2016, le journaliste indépendant Claudio Gatti a affirmé connaître la véritable identité d’Elena Ferrante. Selon lui, il s’agirait d’Anita Raja, éditrice et traductrice vivant à Rome. Anita Raja travaille pour Edizioni E/O, la maison d’édition qui publie Ferrante. Elle est née à Naples. Elle figurait déjà sur la liste des suspects, comme son mari, l’écrivain Domenico Starnone.

Pourquoi cet acharnement à débusquer le nom d’une autrice alors que celle-ci revendique l’anonymat si ce n’est que cette maladive habitude des médias à nourrir la bête d’un star system en littérature. Ce que dénonce avec toutes ses énergies Elena Ferrante. Dans une lettre adressée à son éditeur et publiée dans son dernier livre Frantumaglia. L’écriture et ma vie, voici ce qu’écris Ferrante à propos de la mise en marché de son premier roman L’amour harcelant : « Lors du dernier et agréable entretien que j’ai eu avec ton mari et toi-même, tu m’as demandé ce que je comptais faire pour la promotion de L’amour harcelant… J’ai l’intention de ne rien faire pour L’amour harcelant, rien qui ne comporte un engagement public de ma personne. J’en ai déjà assez fait pour cette longue nouvelle : je l’ai écrite ; si elle a une quelconque valeur, cela devrait suffire. Je ne participerai ni aux débats ni au colloque auxquels je serai invitée. Je n’irai pas retirer de prix qu’on jugera bon de m’attribuer. Je ne ferai pas la promotion de ce livre, surtout pas à la télévision, ni en Italie, ni éventuellement à l’étranger. Je n’interviendrai qu’à travers l’écriture, en me limitant toutefois, là aussi au minimum indispensable. Je me suis définitivement engagée de la sorte auprès de ma famille et de ma propre personne. J’espère ne pas être obligée de me raviser. Je comprends que cela risque d’engendrer des difficultés pour la maison d’édition. J’ai beaucoup d’estime pour votre travail, j’ai conçu pour vous un attachement immédiat. Je ne veux pas vous causer du tort. Si vous ne désirez plus me soutenir, dites-le-moi sans tarder, je comprendrai. Il n’est en rien nécessaire que cet ouvrage soit publié. » (Elena Ferrante, Frantumaglia. L’écriture et ma vie, [Du monde entier. NRF], Paris, Gallimard, 2019, p. 15-16.)

Cette volonté de demeurer anonyme est pour cette autrice une conviction profonde qu’elle a à propos de la littérature ; « Je ne crois pas que les livres ont besoin des auteurs, une fois qu’ils sont écrits. S’ils ont quelque chose à raconter, ils finiront tôt ou tard par trouver des lecteurs. » (Ferrante, loc. cit.)

Ferrante se fait plus incisive encore dans sa réponse au responsable des pages culturelles du quotidien italien La repubblica, Francesco Erbani : « Un livre est-il avant tout le nom de celui qui l’écrit ? Le retentissement de l’auteur ou, pour mieux dire, du personnage d’auteur qui entre en scène grâce aux médias est-il un support fondamental pour le livre ? La publication d’un bon livre ne suffit-elle pas à faire la une des pages culturelles ? Qu’un nom susceptible de dire quelque chose aux rédactions ait signé un livre quelconque fait-il mieux la une ?… Je pense que la bonne nouvelle est toujours la suivante : un livre qu’il vaut la peine de lire est sorti. Je pense aussi que les véritables lectrices et lecteurs se moquent bien de savoir qui l’a écrit. Je pense que les lecteurs d’un bon livre souhaitent tout au plus que l’auteur d’un bon livre continue de travailler avec honnêteté et écrive d’autres bons livres. Je pense enfin que même les auteurs classiques ne sont qu’un agglomérat de lettres mortes, comparés à la vie qui enflamme leurs pages dès qu’on commence à les lire. C’est tout. Pour employer une formule, même Tolstoï est une ombre insignifiante lorsqu’il se promène en compagnie d’Anna Karénine. » (Ferrante, Ibid, p. 53.)

Tout est dit ou presque. Celles et ceux qui aiment vraiment la littérature ne pourront qu’abonder dans le sens de cette autrice anonyme qu’est Elena Ferrante. Un autre exemple où les relations publiques mettent en scène des auteurs pour faire fonctionner le star system et l’économie marchande. Quoi qu’il en soit, même si l’on trouve convaincants les arguments de l’autrice de Frantumaglia, on ne peut s’empêcher dans un esprit critique de trouver que garder l’anonymat à tout prix est peut-être aussi une stratégie de mise en marché. Pire encore, elle est d’une efficacité redoutable. Pour vous faire plaisir, je vous recommande fortement la lecture de ce livre passionnant de Ferrante sur la littérature, le cinéma et la vie dans le sud de l’Italie. Un pur délice intellectuel…

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