La civilisation du spectacle

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Date: 8 avril 2019
Auteur: Daniel Nadeau

C’est le titre d’un essai de Mario Vargas Llosa, un écrivain péruvien qui a partagé sa vie entre l’Amérique latine et l’Europe. Un essai percutant qui décrit avec finesse et acuité la société dans laquelle nous vivons nous les Occidentaux. Publié chez Gallimard en 2015, l’essai dresse un portrait assez juste du monde dans lequel nous évoluons. Mario Vargas Llosa a reçu le prix Nobel de la littérature en 2010 pour sa cartographie des structures de pouvoir et ses images aiguisées des résistances, révoltes et défaites des individus selon l’explication fournie par l’Académie suédoise lors de la remise de son prix Nobel.civilisation du spectacle

En marge des événements terroristes de l’année 2016, j’aimerais vous citer un long passage de cet essai en guise de billet aujourd’hui. Écoutons la prose de Vargas :

« Le progrès de la technologie des communications a effacé les frontières et installé le “village global”, où nous sommes tous, enfin, contemporains de l’actualité et interconnectés. Nous devons nous en féliciter, bien entendu. Les possibilités de l’information, savoir ce qui se passe, vivre en images, être au milieu de l’événement, grâce à la révolution audiovisuelle, voilà qui va plus loin que n’avaient pu le soupçonner les grands anticipateurs du futur, un Jules Verne ou un H.G. Wells. Et pourtant, pour informés que nous soyons, nous sommes plus déconnectés et distanciés qu’avant de ce qui se passe dans le monde. Pas “distanciés” comme le voulait Bertolt Brecht : afin d’éduquer le spectateur et lui faire prendre conscience, moralement et politiquement, en sachant différencier ce qu’il voit sur scène et de ce qui se passe dans la rue. Non. La fantastique acuité et versatilité de l’information qui nous arrive aujourd’hui des scènes de l’action sur les cinq continents a réussi à transformer le téléspectateur en pur spectateur et le monde en vaste théâtre, ou mieux en film, en reality-show formidablement amusant, où parfois les Martiens nus envahissent en même temps qu’on nous révèle l’intimité piquante des personnes et, parfois, les tombes collectives des Bosniaques sacrifiés de Srebrenica, les mutilés de la guerre d’Afghanistan, tandis que les missiles pleuvent sur Bagdad, peuplant l’écran de squelettes ou des yeux de petits Rwandais agonisants. L’Information audiovisuelle, fugace, passante, tapageuse, superficielle, nous fait voir l’histoire comme fiction, en nous distanciant d’elle par l’occultation des causes, des engrenages, des contextes et du développement de ces événements qu’elle nous présente de façon si vivante. C’est une façon de nous faire sentir aussi impuissants à changer ce qui défile sous nos yeux que lorsque nous regardons un film. Elle nous condamne à cette réceptivité passive, atonie morale autant qu’anomie psychologique, où nous plongent les fictions ou les programmes de consommation massive dont le seul but est de nous divertir. » (Mario Vargas Llosa, La civilisation du spectacle, Paris, Gallimard, 2015, p. 221-222)

Le problème que pose cette condition de spectateur est qu’« irréaliser le présent, changer en fiction l’histoire réelle, voilà qui démobilise le citoyen. » Loc.cit. Nous devenons collectivement impuissants. Un monde sans citoyens devenus spectateurs de notre vie démocratique. Le genre de monde dont raffolent toutes les dictatures.

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