L’opinion publique : comprendre sa nature et son influence 8

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Date: 2 mai 2019
Auteur: Daniel Nadeau

L’opinion publique : les débats 4

Il faut à présent poursuivre notre analyse des auteurs spécialistes de l’opinion publique avec deux auteurs majeurs : le philosophe américain John Dewey[i] et le journaliste, essayiste et philosophe américain Walter Lippmann[ii].

John Dewey a écrit en 1927 son texte de théorie politique le plus important, The Publics and Its Problems. Ce livre est né en réaction à ceux de Walter Lippmann, Public Opinion (1922) et The Phantom Public (1925).

opinion publique John Dewey

John Dewey

Pour Dewey, la publication des livres de Lippmann est « une invitation pressante à analyser les insuffisances de la démocratie américaine, notamment à repenser les conditions auxquelles les citoyens pourraient former des jugements politiques raisonnables, cohérents et responsables[iii].

Les questions que posent les deux auteurs sont, au départ, identiques : « Il ne s’agit pas d’interroger la forme constitutionnelle d’une démocratie libérale, mais sa composante populaire, sur quels présupposés le principe de la participation du peuple du gouvernement repose-t-il? Ce principe est-il réellement praticable? L’opinion publique, en tant qu’opinion du public sur les affaires publiques, peut-elle être produite? Et si c’est le cas, quelle sera sa fonction?[iv] »

Ces questions supposent que l’opinion publique n’existe plus. Chez chacun des auteurs, des raisons intellectuelles et sociales sont mobilisées afin d’expliquer, dans les termes de Dewey, « l’éclipse du public » ou, dans ceux de Lippmann, son « caractère fantomatique ».

Walter Lippmann

Walter Lippmann

Il faut rappeler que ces auteurs écrivent à une époque – les années 1920 – caractérisé par de grandes transformations marquées par la découverte scientifique et l’innovation technologique, l’urbanisation et la mobilité des individus, la création de marchés internationaux et la Guerre mondiale de 1914-1918[v]. C’est aussi un monde où les repères d’un monde rural s’estompent au profit de nouveaux repères, ceux du monde urbain et industriel et des débuts de la consommation de masse.

Lippmann et Dewey s’inquiètent tous deux de ces nouveaux repères qui font en sorte qu’une partie du monde devient invisible :

« Mais comment les citoyens d’un « vaste monde invisible » (Lippmann) pourraient-ils participer au gouvernement si aucun de leurs moyens intellectuels ou de leurs expériences ne leur permet d’accéder à la connaissance véritable des affaires communes, si l’interdépendance est tellement compliquée qu’ils ne savent même pas où situer leur communauté d’intérêt?[vi] »

Dewey et Lippmann s’entendent aussi pour reconnaître que l’« omnicompétence des citoyens » est un mythe, s’ils savent que ni une prétendue raison naturelle, ni l’expérience commune, encore moins une sagesse innée, ne peuvent fournir la connaissance nécessaire à la formation d’opinions publiques…[vii]

Ils diffèrent cependant quant aux remèdes… Alors que Lippmann propose une république de savants et d’experts comme intermédiaires entre le peuple et son gouvernement, Dewey propose plutôt d’éduquer et d’informer le public pour recréer un public effectif[viii].

Pour Dewey, un citoyen nouveau doit émerger d’une démocratie rénovée et refondée sur une prise de conscience politique, l’institutionnalisation du gouvernement et la participation du public aux affaires publiques, notamment par le développement des sciences humaines et sociales[ix].

En fait, écrit Joëlle Zask :

« Lippmann et Dewey se font dont l’avocat de deux conceptions antagonistes du régime qu’on appelle une démocratie libérale. Les deux conceptions n’ont cessé de s’opposer jusqu’à aujourd’hui, dans les termes d’un conflit entre les représentations du politique défendant l’autonomie des dirigeants à l’égard d’un public de toute manière incompétent et indifférent, et celles qui, au contraire, défendent une démocratie forte, à savoir participative[x]. »

On en peut laisser le lecteur sans mettre en lumière la contribution de George Gallup. Il sera l’un des chefs de file de l’opinion publique qui se compte et qui s’imposera bientôt comme la seule opinion publique qui vaille. Cela aura un impact majeur sur les travaux des historiens. Mais n’anticipons pas.

Georges Gallup

Georges Gallup

Selon Dominique Reynié, George Horace Gallup accomplira deux tours de force entre 1935 et 1940.

« Cet ancien professeur de journalisme reconverti dans la publicité commerciale va non seulement se faire connaître comme l’initiateur de la technique des sondages – laquelle portera d’ailleurs longtemps son nom dans un pays comme la France – mais aussi contribuer à lui donner une légitimité et un sens au travers d’un discours politique de la méthode dont l’efficacité peut rétrospectivement surprendre, tant l’écart est grand à l’origine entre une méthodologie balbutiante, simple, dérivé journalistique des études de marché, hésitante sur la plupart de ces contenus (taille et forme des échantillons, modalités de recueil de l’information) et les promesses qu’elle laisse entrevoir[xi]. »

D’ailleurs, l’un des facteurs importants du succès de Gallup repose sur le développement spectaculaire des sciences sociales, particulièrement de la psychologie sociale[xii].

Il faut aussi noter que le président Roosevelt deviendra un client assidu de George Gallup peu de temps après sa conférence prononcée en 1939 à l’Université Princeton[xiii], à proximité de laquelle il a choisi d’installer son American Institute of Public Opinion[xiv].

Gallup, d’ailleurs, ne manque pas de référer à James Bryce : « Bryce avait désigné le sondage comme la meilleure mesure de l’opinion »[xv].

George Gallup fera une critique sévère du fonctionnement des principales institutions politiques américaines de l’entre-deux-guerres.

« Il dénonce tour à tour le rôle prépondérant des groupes d’intérêt, l’aveuglement et le ouïvisme des représentants, les limites du sens politique de l’élection, l’absence de démocratie au sein des partis politiques. Il s’en prend particulièrement à tous les faux porte-parole de l’opinion qui s’interposent entre les gouvernants et l’opinion publique “réelle”, que lui seul entend légitimement faire parler[xvi]. »

Pour Gallup, les sondages d’opinion sont une sorte de voie royale pour réaliser l’idéal démocratique de Dewey, un âge d’or : « le recours aux sondages, associé à l’action des médias, doit permettre de réunir l’Amérique toute entière « en une seule grande salle », selon l’image saisissante qu’il développe ici[xvii] ».

L’opinion publique au sens contemporain qu’on lui donne est née. Au terme de balbutiements, d’errances, d’approximations et d’affirmations à caractère positiviste, l’opinion publique qui se compte prendra la mesure à partir des années 1940 de l’opinion qui se forme et qui s’explique à travers délibérations et échanges.

Dès lors s’installera pour bien longtemps une conception instrumentale de l’opinion publique « qui s’impose alors, fortement dominée par les instruments de psychologie sociale, au point de rendre vaine toute recherche de clarification conceptuelle[xviii] ».

C’est ce qui explique que l’on retrouvera très peu de travaux théoriques sur cette question jusqu’au milieu des années 1980. « Cette période, nous dit Loïc Blondiaux, correspond à un déclin effectif de la recherche théorique sur l’opinion publique[xix] ».

Dans les années 1950, 1960 et 1970, c’est une conception instrumentale et positiviste qui s’impose. L’appauvrissement théorique est manifeste. On assimile l’opinion publique à ce que produisent les enquêtes et les sondages auprès d’échantillons aussi nombreux que les sujets abordés. C’est ce qui fera dire à Jean Stoezel en 1971 que l’opinion publique n’est pas un objet de recherche mais un chapitre de l’histoire des sciences sociales[xx]. C’est la contribution de Jürgen Habermas sur l’espace public, produite dans les années 1960 mais à l’écart des courants définis ici, qui sera largement responsable du renouveau d’intérêt pour l’opinion publique. « C’est la traduction tardive de l’œuvre de Habermas en anglais, dans les années 1980, qui en est l’élément déclencheur[xxi] ».

En 1992, Craig Calhoun publiait un recueil d’articles intitulé Habermas And The Public Sphere. Celui-ci eut un retentissement certain sur le discours historiographique[xxii].

Ce renouveau de l’étude de l’opinion publique s’est déployé dans plusieurs directions. D’abord, la recherche empirique sur les opinions dans des champs aussi variés que le phénomène de cognition et de jugement (Fisch et Taylor, 1984; Tourangeau et Razinski, 1988; Tuersky et Kanteman, 1982), sur le phénomène du récepteur d’information (Sniderman, 1998, ou Blondiaux, 1998), sur la recherche sur les médias eux-mêmes (Gamson, 1992, Iyengen, 1987, Neumann, Jost et Crisler, 1992, Mutz, 1999) et la mise en place de tout cela par John Raller dans son livre important, intitulé The Nature and Origins of Mass Opinion[xxiii].

[i] John Dewey The Publics and Its Problems. http://www.goodreads.com/book/show/220894.The_Public_and_its_Problems

[ii] Walter Lippman The_Phantom_Public http://www.amazon.com/Public-Opinion-Walter-Lippman/dp/1617430293

[iii] Hermès, loc.cit. p. 63.

[iv] Ibid, p. 63.

[v] Ibid, p. 64.

[vi] Ibid.

[vii] Hermès, loc.cit. p. 64.

[viii] Ibid.

[ix] Joëlle Zask, L’opinion publique et son double, 2 tomes, Paris, L’Harmattan, 1999, 514 p.

[x] Ibid, p. 66.

[xi] Dominique Reynié, Hermès, loc.cit., p. 167.

[xii] Loïc Blondiaux, La fabrique de l’opinion…, op.cit.,

[xiii] Richard Steele W., « The Pulse Of The People. Franklin D. Roosevelt And The Gauging Of Public Opinion », Journal Of Contemporary Studies, volume 9, no 4, octobre 1974, p. 195 à 216.

[xiv] Hermès, loc.cit. p. 168

[xv] Ibid.

[xvi] Ibid.

[xvii] Ibid.

[xviii] Hermès, loc.cit, p. 13.

[xix] Ibid.

[xx] Jean Stoezel,

[xxi] , Hermès, p. 14

[xxii] Hermès, p. 14

[xxiii] John Raller, The Nature and Origins of Mass Opinion,

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