Les grandes figures oubliées de l’espace public québécois

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Date: 13 février 2018
Auteur: Daniel Nadeau

Frère Marie-Victorin

Le frère Marie-Victorin du vrai nom de Joseph-Cyrille-Conrad Kirouac est né le 3 avril 1885 à Kingsey Falls dans les Cantons de l’Est. Fils d’un commerçant à l’aise financièrement, le frère Marie-Victorin aura toujours une santé fragile. Enseignant dans la communauté des Frères à Maisonneuve, il n’empruntera pas les sentiers voulus par son père pour sa carrière professionnelle. Son père l’aurait voulu commerçant ou au pire prêtre. Le frère Marie-Victorin a plutôt choisi l’enseignement. Fortement imprégné par les mœurs de l’époque, le frère Marie-Victorin sera happé par son désir de promouvoir la nature et la beauté des traditions canadiennes-françaises. En 1919 et 1920, le frère Marie-Victorin publiera deux ouvrages qui marqueront son parcours et le Québec, les Récits laurentiens et Croquis laurentiens. Deux ouvrages qui ont pour objectif de « susciter chez les Canadiens français à la fois la fierté nationale et le désir d’appropriation du territoire. En même temps, y transparaît la nostalgie d’une époque plus simple où le clergé catholique, universellement respecté, guidait son troupeau pour le bien de tous. »

Le frère Marie-Victorin est près des traditions et du passé canadien-français, mais il se fera surtout connaître pour son regard scientifique tourné résolument vers l’avenir. Botaniste autodictacte et lecteur boulimique, il entrera de plain-pied dans la mouvance scientifique contemporaine, il sera à jour sur les découvertes récentes et il sera au fait des controverses en cours dans sa société en matière scientifique. Il s’intéressera de près à la génétique qu’il voit comme une arme contre la bête noire de l’Église catholique; la théorie de la sélection naturelle de Charles Darwin :

« Lancée par le moine morave Gregori Mendel, vers 1865, la génétique a connu une éclipse avant d’être réactivée par les travaux du botaniste hollandais Hugo De Vries, en 1900. Or, cette science constitue une découverte capitale pour Marie-Victorin, non seulement pour ses travaux futurs, mais immédiatement, car à peine a-t-il pris connaissance de cette nouvelle discipline qu’il y voit une arme définitive contre la bête noire de l’Église catholique : la théorie de la sélection naturelle de Charles Robert Darwin. Marie-Victorin croit avoir trouvé une faille. Darwin postule que les modifications observées dans la succession des espèces n’apparaissent qu’à long terme et que la sélection des plus aptes est un processus extrêmement lent et long. Or, et De Vries entre autres l’a bien démontré, la génétique met en lumière des modifications fort rapides, des mutations qui se manifestent d’une génération à l’autre. En juin 1913, Marie-Victorin publie, toujours dans le Naturaliste canadien, “Notes sur deux cas d’hybridisme naturel : mendélisme et darwinisme”, article avec lequel il pense avoir porté un coup mortel au darwinisme. Son raisonnement est simple : la génétique offre une science expérimentale qu’il est possible de contrôler par des expériences diverses; au contraire, aucune expérience ne viendra jamais confirmer la véracité de la sélection naturelle. En conséquence, celle-ci doit périr… Marie-Victorin manifeste là un aplomb qui ne le quittera jamais. » (ibid.)

Outre cette posture scientifique, le frère Marie-Victorin se passionnera pour la botanique et sera l’auteur d’une importante œuvre la Flore laurentienne :

« Heureusement, toutes ces activités de fondation n’ont en rien entamé la carrière de chercheur de Marie-Victorin. En avril 1935, il a finalement réalisé le rêve de sa vie : publier un nouveau répertoire des plantes de son pays, qu’il intitule Flore laurentienne, et permettre ainsi à ses compatriotes canadiens-français de prendre connaissance et possession de leur propre territoire. Produit avec l’aide d’une armée de collaborateurs, dont le frère Alexandre, responsable des illustrations, de même que Jules Brunel, Jacques Rousseau et Marcelle Gauvreau, des adjoints particulièrement proches, l’ouvrage, unique en son genre à l’époque, réunit en quelque 917 pages pleines d’une langue descriptive sans pareille toutes les données connues sur 1 917 plantes de la partie habitée de la province de Québec, données botaniques bien sûr, mais génétiques également, de même qu’encyclopédiques, médicales et ethnologiques quand cela est possible.

La Flore laurentienne est sans conteste l’œuvre la plus marquante de Marie-Victorin, mais il y en a d’autres, dont la Flore de l’Anticosti-Minganie, publiée à Montréal à titre posthume en 1969, et qui met à profit les nombreuses expéditions qu’il a faites dans cette région entre 1924 et 1928. Marie-Victorin fait aussi paraître à Montréal, en 1942 et 1944, dans les Contributions de l’Institut botanique, ses imposants “Itinéraires botaniques dans l’île de Cuba” (une troisième partie sera publiée en 1956). » (ibid.)

La semaine dernière, l’émission Enquête d’Ici Radio Canada a diffusé un reportage concernant la correspondance qu’a entretenue le Frère Marie-Victorin avec son étudiante Marcelle Gauvreau. Des lettres qui avaient été longtemps gardées à l’abri des regards, mais qui sont révélées au grand jour par l’historien Yves Gingras qui vient de les publier aux Éditions du Boréal.

Plutôt que nous révéler une histoire scabreuse, ces lettres montrent comment le frère Marie-Victorin était un précurseur en matière de recherche scientifique et qu’il n’a pas hésité à briser des conventions pour explorer la sexualité humaine. Le frère Marie-Victorin c’est la trajectoire d’un homme libre qui s’est servi de la parole et de ses écrits pour aider le Québec à sortir de la noirceur dans lequel il a été longtemps plongé.

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